« Entre le geste de Jean-Louis, la violence inouïe du saut, le désir profond de s’infliger une douleur physique, organique, visible, de disloquer son corps, de devenir tas de fragments d’os, de chair de cheveux que plus rien ne lie entre eux et j’arrête là la poésie parce que concrètement, ce que je veux dire, c’est que Le fils qui le lie au corps de Betty et le coupe, c’est : le crâne défoncé, la tête fracassée, la cervelle éclatée.
Les archives, comme les histoires que l’on se raconte pour grandir, sont des paravents.
Je pensais me sauver de l’aveuglement familial par la recherche. Je pensais sauver une part de moi, par une autre, panser l’affection par le savoir.
Journal de Betsy : Un peu comme un cancer. Je sais que je deviens folle, mais je n’y peux rien. Numéro de matricule : 12 44. Je n’avais pas du tout compris sinon je ne me serai pas laissé faire. J’ai été coupée au-dessus. Je suis brisée, Je ne suis plus moi. Depuis que j’ai la tête fracassée, je ne sais rien faire. Je suis anormale. Je suis une malade et non une folle. Je suis aussi malheureuse qu’avant mais je suis moins sensible. goût de serpent dans la bouche. On me défonce la matrice.
J’ai écouté les voix des membres de ma famille. Voilà, j’ai voulu panser la plaie par l’enquête, et je me suis retrouvé doublement en colère, écrasé par leur voix pleine de silence.
Que sommes-nous capable de mettre en place pour ne pas voir la souffrance ? Pour qu’elle ne nous affecte pas ? J’ai cru retrouver Betsy par l’archive, par l’enquête, j’ai ouvert une béance dans laquelle tous leurs récits sont venus s’écouler les uns après les autres.
Comprendre ne résout rien. Aujourd’hui je sais que par comprendre, elle voulait dire : acquérir la capacité soudaine et foudroyante de se mettre à la place de l’autre. L’histoire de Betsy m’a mise hors de moi. La colère est arrivée doucement, puis elle s’est installée. La colère, est ce que nous avons en partage nous les descendants de Betty, ce qu’elle avait, elle, avant, ce qu’on lui a pris et qui vomit en nous.
Est-ce pour me mettre à sa place que je découpe des morceaux de viande dans les carcasses glacées ? Quand je cuisine, est-ce que, moi aussi, je comble le vide ? Si je crie de toute ma gorge, si je ne reconnais pas l’homme auprès duquel je me lève le matin, si je fuis : la maison, la famille les enfants, est-ce que ça fait de moi une folle ?
Si je suis trop, est-ce que ça fait de moi une folle ?
Comprendre ne résoud rien. Comprendre transforme la souffrance en colère et la colère ne résout rien. Mais la colère est un pouvoir : elle éventre, les paravents.
Est-ce qu’on meurt de ne plus croire aux histoires avec lesquelles on s’est construite ? Est-ce que Jean-Louis est mort d’être tombé sur la photographie d’identité de Betsy qu’on a retrouvé dans sa poche ?
Lorsque j’interroge les membres de ma famille, sur la lobotomie de Betsy, leur réponse à tous et la même. La lobotomie c’est le fait qu’on lui a enlevé une partie du cerveau qui soi-disant ne fonctionnait pas. À l’époque on pensait qu’en enlevant des morceaux, ça allait… Je ne sais pas… Se régénérer mieux ? Ils ont voulu enlever la partie défaillante, un peu comme un cancer. »
Spectacle mis en scène et adapté par Paola Comis avec les élèves de première année du studio de formation théâtrale




